Pleurs de joie
Une fois n'est pas coutume, voici le texte que j'ai envoyé pour cette semaine à Coitus Impromptus. Pour ne pas me laisser submerger par l'émotion que l'écriture de ces souvenirs a déclenché, je vais vous raconter une blague belge de mon cru tout de suite après.
Il faut dire qu’à cette époque, ce n’était pas facile. Nous étions toutes seules, toutes les deux, et elle m’apprenait des choses essentielles comme sauver la face, garder son masque, tenir debout comme si de rien n’était. Elle-même mettait cela en pratique toute la journée et le soir, elle rentrait pour s'effondrer un peu auprès de moi, non sans culpabilité. Ces jours-là, dans le couple que nous formions, on ne savait plus très bien qui était la mère et qui était la fille.
Ces jours-là, on parlait beaucoup de la grâce. On y pensait et même si on ne savait pas trop ce que c’était, ça nous faisait beaucoup de bien. Ces mois-là, qui sont devenus des années, ont inscrit dans mon corps des tensions dont je me défais petit à petit, dont j'en découvre l'ampleur. Mais la grâce, l'espoir de la grâce, ça m'aura porté. Je sais que ça porte toujours ma mère.
Elle-même, quand elle avait quatorze ans, elle faisait à vélo le long trajet de la ferme à l'école. Le soir, quand elle rentrait, elle se récitait le Nuit de feu de Pascal, la trace de la nuit où il fut touché par la grâce :
« Joie. Joie. Pleurs de joie. »
Et le temps passait plus vite, le temps où elle pédalait de toutes ses forces dans l’obscurité.