Le théâtre qui fait rire...
... ne le fait pas toujours exprès, et ce n'est pas toujours grâce à ses acteurs.
A cette pièce de théâtre intello (le metteur en scène s'en défend, évidemment), les gens se massent en carré et dans le noir autour de la scène. Deux commères parisiennes, la cinquantaine chic, fausses blondes, sortent avec le père de l'une. D'autorité, elles lui réservent une place :
- Tiens, papy, ici tu seras bien pour dormir !
Si elles savaient à quel point cette affirmation s'avèrera exacte. Elles s'asseyent à côté de lui et papotent. La lumière baisse. Elles papotent. Un grondement retentit. Elles se taisent.
Dans la pénombre, l'actrice émerge, forme vague, accroupie, debout. Elle commence à réciter. Il y a une règle qui veut qu'on évite de monter l'intonation à la fin des phrases. L'actrice, à cette règle, elle lui dit merde. Comme le traducteur a dit merde à la syntaxe française, finalement, on s'y retrouve.
L'actrice ressemble à une morte, ou à un de ces petits soldats en argile qu'on mettait dans les tombes des empereurs chinois. A un squelette couvert de frusques tricotées à la main. Au premier être humain, l'ancêtre qu'on n'aurait jamais dû laisser sortir de son tombeau. Est-ce que nos ancêtres parlaient d'une façon aussi chiante ?
Le papy s'est endormi. Les deux commères papotent. On leur dit "Chut !" Elles se taisent. Mon voisin fait la moue. Les gens d'en face sont effondrés. Sur les côtés, ça tire la gueule.
Et si le public se mettait à partouzer ?
J'imagine tous ces gens, saisis d'une vague sensuelle (au moins, ça leur ferait ressentir quelque chose), se touchant, se goûtant, copulant, débordant sur le plateau, et pendant ce temps-là, l'actrice - elle continuerait à réciter son monologue, imperturbable, le bras levé (pourquoi, au fait ?).
Alors je pense à ce que je vais manger en sortant.
Les deux commères se remettent à papoter. Cette fois, personne ne les interrompt tout de suite. Ce n'est que cinq minutes après que leur voisin leur demande de se taire.
Sur le plateau, l'actrice dit un mot plus bas que les autres, sans faire monter l'intonation, et reprend tout de suite son rythme coutumier. L'a-t-elle fait exprès ? S'agissait-il d'une scorie de théâtre bourgeois, psychologique, dans ce chef-d'oeuvre ? En tous cas, nous venons d'assister à la rupture de la pièce, le seul changement de ton.
Une amie, qui a vu ce même spectacle il y a deux jours, m'a dit "l'avantage, c'est que j'ai pu réfléchir à l'organisation de ma semaine". Je chante une chanson débile dans ma tête.
Un noir se fait. Quelques applaudissements timides, vite interrompus. Des rires. Comme la lumière ne revient pas, on comprend que cette fois, c'est la bonne, elle a bel et bien fini.
Alors les applaudissements éclatent. Les deux commères crient "Mou ! Mou ! c'était mou !", d'autres crient "Bravo !", j'applaudis mécaniquement. Mon voisin fait la tête.
En sortant, je lis la note d'intention du metteur en scène, très vite, et je cours, pour oublier.